Il fait à peine jour. La pirogue glisse sur une eau couleur thé fort. Mika, mon guide, vient de couper le moteur. Autour de nous, plus rien. Juste la respiration de la canopée qui se réveille. Je découvre les marais de Kaw, et je n’ai aucune envie de parler. C’est rare, ça.
Cette réserve, je l’avais en tête depuis des mois. La troisième plus grande de France, plantée au milieu de l’Amazonie guyanaise. On m’avait promis du caïman noir, des ibis écarlates, des nuits en carbet sous les cris de singes hurleurs. Je n’avais pas rêvé. Je vous raconte mon excursion, ce que j’ai vu, et comment vous y rendre sans rater l’essentiel.

Carte d’identité des marais de Kaw
Avant de poser un pied dans la pirogue, autant savoir où vous allez. Les marais de Kaw forment une zone humide à 90 kilomètres au sud-est de Cayenne. Le site couvre 94 700 hectares. Un mille-feuille végétal de mangroves, savanes inondées, forêts noyées et plans d’eau noire. Ça pose le décor.
Une réserve nationale plus grande qu’un département
Première précision utile, parce que beaucoup d’articles racontent n’importe quoi. La réserve naturelle nationale des marais de Kaw-Roura a été créée par le décret 98-166 du 13 mars 1998. Statut national, validé en Conseil d’État. Pas un simple classement régional. La distinction compte parce qu’elle conditionne le niveau de protection et la réglementation des visites.
Le site s’étend sur deux communes guyanaises. Régina-Kaw porte environ 80% du périmètre, Roura les 20% restants. Le village de Kaw, lui, vit enclavé au cœur de la zone protégée. C’est aujourd’hui la deuxième plus grande réserve terrestre de France métropolitaine et ultramarine confondues, derrière celle des Nouragues.
Pourquoi un statut Ramsar depuis 1993
Avant même le décret de 1998, le site avait déjà décroché en 1993 le classement Ramsar. Cette convention internationale identifie les zones humides d’importance majeure pour la biodiversité mondiale. Les marais de Kaw font partie du club fermé. Ils abritent près des trois quarts des espèces d’oiseaux de Guyane et plus de la moitié des espèces protégées du territoire. Quand on sait que la Guyane héberge la plus grande diversité aviaire de France, ça fait du monde.
Pour les sources officielles, vous pouvez consulter directement les pages de Réserves Naturelles de France et la fiche Ramsar n°644. Aucune intox marketing, juste de la donnée brute.
Mon excursion en pirogue avec Mika
Retour au matin de mon arrivée. Mika m’attendait à l’embarcadère, café à la main, l’œil déjà rivé sur la rive d’en face. Amérindien du village de Kaw-Roura, il connaît la rivière comme moi je connais le métro parisien. On grimpe à bord d’une barque qui n’a rien d’un yacht. Tant mieux. Le luxe ici, c’est le silence.

Premier conseil de Mika, livré comme une évidence. Ne pas tremper la main dans l’eau. Les marais de Kaw sont l’un des derniers refuges du caïman noir, qui peut atteindre quatre mètres. On comprend l’intérêt de garder ses doigts à bord. Le moteur tourne quelques minutes, puis Mika l’éteint. Il sort deux pagaies. Le bruit aurait fait fuir tout ce qu’on est venus voir.
C’est là que ça commence vraiment. Le regard se concentre. L’oreille capte des sons inconnus. Un froissement dans les herbes hautes. Un battement d’ailes à dix mètres. Mika pointe une masse sombre qui sort lentement de l’eau. Un zébu. Oui, un zébu. Il se nourrit d’une graminée aquatique sauvage et passe sa vie les pattes immergées. Première surprise du séjour.
L’instant pêche arrive après une heure de navigation. Mika sort une canne rudimentaire. Vous lancez l’hameçon, vous comptez jusqu’à trois, ça mord déjà. Parfois plusieurs piranhas remontent en même temps, attirés par les vibrations. C’est presque obscène d’abondance. Je n’ai jamais autant compris à quel point la pêche industrielle nous a habitués à des eaux pauvres.
Plus tard, sur la berge, un toucan pointe le bec entre deux branches. Mika me regarde. Il sait que je l’ai vu. Il ne dit rien. C’est sa manière à lui de partager.
La faune que vous croiserez vraiment
Je préfère vous prévenir tout de suite. Vous ne verrez pas tout en une sortie. La faune des marais est riche mais discrète. La majorité des observations marquantes se font au lever du jour ou à la tombée de la nuit. Si vous ne faites qu’une excursion diurne, vous ratez la moitié du spectacle. La sortie nocturne aux caïmans est non négociable.
Caïmans noirs et caïmans à lunettes
Deux espèces cohabitent dans la réserve. Le caïman noir, Melanosuchus niger, c’est le grand prédateur du marais. Quatre mètres possibles, peau sombre, gueule massive. Il est plus rare et plus farouche que son cousin. La rencontre se mérite. La sortie nocturne en pirogue reste le meilleur moyen de l’observer. Une lampe frontale balayée à la surface, et soudain deux braises rouges immobiles vous regardent. Pas un bruit. Vous comprenez vite pourquoi votre guide vous a dit de ne pas faire de gestes brusques.
Le caïman à lunettes, plus petit, atteint 2,5 mètres maximum. Vous le verrez beaucoup plus facilement, parfois en plein jour, posé sur une branche immergée. Ses crêtes osseuses entre les yeux lui donnent ce profil reconnaissable. Il se nourrit de poissons et d’invertébrés. Inoffensif tant qu’on garde ses distances.
Ibis rouge, héron agami et la cohorte d’oiseaux
Pour les ornithologues, le site est un Graal. Pour les autres, c’est juste très beau. L’ibis rouge passe en vol bas, plumage écarlate qui claque sur le vert profond du marais. Le héron agami se fige sur une racine, immobile, presque irréel. Vous croiserez aussi le jacana noir, le héron cocoï, plusieurs espèces d’aigrettes, et avec un peu de chance, une harpie huppée dans les forêts environnantes. Cette dernière est en voie d’extinction. La voir vaut tous les zoos du monde.
Les autres rencontres surprises
Les marais ne sont pas qu’oiseaux et reptiles. Vous pouvez croiser un capybara, le plus grand rongeur du monde, qui broute paisiblement en bord de rive. Une loutre géante, plus rare, si vous êtes patient. Des singes hurleurs, surtout audibles. Leur cri porte jusqu’à cinq kilomètres dans la forêt dense. La nuit, c’est une bande-son surnaturelle. La première fois, vous croyez à un orage. Vous comprenez ensuite que ce sont les baboune, comme les appellent les locaux.
Les papillons morpho ferment le casting. Bleus iridescents, quinze centimètres d’envergure, vol erratique. Ils ne se laissent pas photographier facilement. Vous les regardez vivre, c’est déjà énorme.
Nuit en carbet au village de Kaw
Le village de Kaw, c’est environ cinquante âmes posées entre eau et forêt. Pas un magasin, pas une pharmacie, pas un distributeur. Vous comprenez vite que la vie quotidienne ici ne ressemble à rien de ce que vous connaissez. Et que vos petits réflexes citadins n’ont aucune utilité.

Pourtant, on ne manque de rien. Les habitants vous prennent en charge avec une bienveillance désarmante. Un voisin de Mika m’a montré comment accrocher correctement un hamac entre deux poteaux du carbet. Le carbet, pour qui n’a jamais essayé, c’est un abri de bois ouvert sur la nature, sans cloisons, avec un toit en palmes. Vous dormez en hamac, ou par terre. Le confort est minimal. L’expérience, immense.
La soirée s’installe avec une lenteur que les villes ont oubliée. On allume des bougies citronnées pour repousser les moustiques. Quelques mots échangés, puis le silence. Pas le silence vide d’un appartement parisien le dimanche. Un silence plein. Un silence qui respire. Coupé soudain par les hurlements des singes au loin. La première fois, je n’ai pas dormi avant trois heures. La deuxième nuit, je me suis endormie sans m’en apercevoir.
Si l’aventure pure vous tente moins, sachez qu’il existe aussi des écolodges dans les environs immédiats. Lit double, moustiquaire, petit déjeuner servi sur terrasse. Le compromis idéal pour qui veut l’immersion sans renoncer à un vrai matelas. Mais entre nous, le carbet est une expérience à faire au moins une fois. Sinon, autant rester à l’hôtel à Cayenne.
Comment aller aux marais de Kaw depuis Cayenne
La logistique est plus simple qu’elle n’en a l’air. Cayenne est le point de départ obligé. Vous arrivez à l’aéroport Félix Eboué depuis Paris, généralement avec un vol direct Air France ou Air Caraïbes. Comptez environ neuf heures de vol.
De Cayenne, deux options principales s’offrent à vous. Première solution, la location de voiture. C’est l’option la plus flexible. Vous prenez la RN2 direction sud-est, vers Régina. Une heure et demie de route. Les panneaux indiquent l’entrée de la réserve. Vous arrivez à l’embarcadère, vous prenez la pirogue. Comptez un budget location entre 50 et 80 euros par jour selon la saison.
Deuxième solution, l’excursion organisée. De nombreuses agences guyanaises proposent des forfaits d’une ou deux journées incluant le transport depuis Cayenne, le guide, les repas et parfois la nuit en carbet ou écolodge. Pratique si vous ne voulez pas conduire ou si vous préférez déléguer la logistique. Les tarifs varient beaucoup, comptez de 90 euros pour une journée à 250 euros pour la formule deux jours avec nuit incluse.
Petit point important. La Maison de la réserve a fermé pendant la crise sanitaire et n’a pas rouvert depuis. Vous ne trouverez donc pas de centre d’accueil officiel sur place. Tout passe par votre guide ou votre agence. Réservez avant de partir, surtout entre juillet et octobre, période où les guides locaux sont vite pris.
Pour un séjour plus complet en Guyane, je vous renvoie à mon guide d’ex-résidente en Guyane, qui couvre les autres incontournables de la région. Et à six ans à vivre à Cayenne pour le contexte plus personnel.
Quand partir et que prévoir
Saison sèche contre saison des pluies
La Guyane connaît deux saisons. Et le climat conditionne tout votre séjour. La saison sèche court de juillet à décembre, avec un petit été de mars. Eau plus basse, accès plus facile, observation animale optimale. Les caïmans se concentrent dans les bras encore en eau, les oiseaux sont plus visibles. C’est la meilleure fenêtre pour visiter.
La grande saison des pluies, d’avril à juin, transforme le marais en immense lac. Le paysage est plus spectaculaire, mais les sentiers terrestres deviennent impraticables et certaines sorties sont annulées. Les moustiques montent en grade. Si vous tenez à venir hors saison sèche, février ou mars restent gérables. À éviter absolument, mai et juin.
Équipement indispensable
- Vêtements légers manches longues, tissu respirant. Les manches longues sont une vraie protection contre les moustiques et le soleil.
- Chaussures fermées qui sèchent vite, idéalement des sandales de marche type Teva. Oubliez les baskets blanches.
- Anti-moustique tropical contenant du DEET à 30% minimum. Les anti-moustiques bio ne tiennent pas trois heures sur place.
- Crème solaire haute protection et chapeau large. Le soleil tape même sous la brume du matin.
- Lampe frontale puissante pour la sortie nocturne. Indispensable.
- Jumelles légères pour les oiseaux. Sans, vous ratez 80% des observations.
- Un sac sec ou imperméable pour protéger appareil photo et téléphone des éclaboussures.
Santé et précautions
La zone est considérée à risque pour la dengue, le chikungunya et, plus marginalement, le paludisme. Vérifiez vos vaccins avant de partir. La fièvre jaune est obligatoire pour la Guyane. Un traitement antipaludéen peut être prescrit selon votre profil et la saison, parlez-en à votre médecin trois semaines avant le départ.
Sur place, écoutez votre guide. Toujours. Pas de baignade dans la rivière de Kaw, pour des raisons évidentes côté caïmans, et pour des raisons moins évidentes côté anguilles électriques et piranhas. Pas de geste brusque face à la faune. Pas de déchets laissés derrière vous. C’est une réserve protégée, le seuil de tolérance est de zéro.
Et si vous prolongez votre séjour, profitez d’être en Guyane pour aller voir la ponte des tortues luth entre avril et juin, sur la plage de Yalimapo. Une expérience qui complète parfaitement les marais. Deux écosystèmes opposés, deux émotions différentes.
Le mot de la pro du voyage
Les marais de Kaw font partie de mes trois plus grandes émotions de voyage. Pas pour la performance, pas pour la photo Instagram. Pour le silence. Pour cette manière qu’a le lieu de remettre les choses à leur juste taille. Vous y allez en pensant observer la faune, vous repartez en ayant observé surtout vous-même. Tout le reste s’efface devant ça.
Si vous préparez un séjour en Guyane et que vous voulez mes adresses confidentielles de guides et d’écolodges testés sur place, mon carnet complet attend les membres du Club Jet-Lag.

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