Cinq jours de marche, un glacier qui craque, une vallée qui m’a fait douter d’y arriver, et trois tours de granit qui se découvrent à l’aube après deux heures d’attente dans le froid. Voici le trek W de Torres del Paine tel que je l’ai vécu, étape par étape, et tout ce qu’il faut réserver avant de partir.

On roulait depuis des jours dans la Patagonie chilienne quand le massif du Paine est apparu, planté au milieu de la steppe comme s’il n’avait rien à y faire. Trois tours de granit, deux cornes sombres, des lacs d’un turquoise invraisemblable. J’avais vu cent photos de cet endroit. Aucune ne prépare à la première fois.
Le trek W en bref
- Où : parc national Torres del Paine, Patagonie chilienne, à environ 60 km de Puerto Natales
- Le parc : 181 414 hectares, réserve de biosphère de l’Unesco depuis 1978, plus de 300 000 visiteurs par an
- Distance du W : environ 80 km, à faire en 4 ou 5 jours
- Dénivelé : rien d’alpin, mais des montées sèches et un vent qui double la difficulté
- Entrée : à acheter en ligne au moins 24 h avant, environ 48 500 pesos chiliens pour le billet « 2 jours et plus »
- Dormir : uniquement en refuge ou en camping réservé — le camping sauvage est interdit
- Meilleure période : de novembre à mars, avec une préférence pour novembre et mars

Pourquoi ce parc mérite le détour
Torres del Paine n’est pas une montagne parmi d’autres. C’est un massif isolé, posé entre steppe et glaciers, où l’on passe en une journée du désert battu par le vent à des forêts humides, puis à un front de glace bleue. Les trois tours qui lui donnent son nom culminent à 2 600, 2 800 et 2 850 mètres. À côté, les Cuernos dressent leurs deux cornes de granit coiffées de roche sombre, reconnaissables entre mille.
Le parc est classé réserve de biosphère par l’Unesco depuis 1978. On y croise des guanacos par troupeaux entiers, des condors, des ñandous, et parfois — rarement — un puma. Plus de cent espèces d’oiseaux y vivent. Cette richesse ne se devine pas d’emblée : au début, on ne voit que le vent et la pierre.
Le revers : ils sont plus de 300 000 à venir chaque année, et l’essentiel se concentre entre décembre et février. Si vous pouvez décaler, décalez.

Préparer son trek à Puerto Natales
Tout commence à Puerto Natales, une ville de près de 20 000 habitants au bord d’un fjord, à environ deux heures de bus du parc. Elle vit du trekking, et cela se voit : magasins de location de matériel, auberges pleines de sacs à dos, cafés où l’on refait l’itinéraire d’un voisin de table sur une serviette en papier.
Le rendez-vous à ne pas manquer s’y tient tous les jours en haute saison, à quinze heures : une présentation gratuite sur le parc, tenue par une auberge locale et donnée dans un bar du centre. Une heure de conseils très concrets sur les circuits, le matériel, la nourriture, la météo et l’état des sentiers. C’est là que j’ai compris ce dans quoi je m’engageais, et c’est là qu’on rencontre les gens avec qui on finit par partir. Nous en sommes ressortis avec un groupe de Marseillais et un départ fixé au lendemain.
Louer plutôt qu’emporter
On ne part pas en tongs, évidemment. Mais il est inutile de traverser l’Atlantique avec une tente et un duvet grand froid : tout se loue à Puerto Natales, sac de couchage adapté, tente, réchaud, bâtons. Emportez en revanche vos chaussures — elles doivent être faites à vos pieds — de vraies chaussettes de randonnée, une veste coupe-vent imperméable, et une trousse avec de quoi soigner les ampoules. Vous vous en servirez.

W, O ou Q : quel circuit choisir
Trois itinéraires se partagent le massif, et le choix n’est pas qu’une affaire d’orgueil.
- Le W : environ 80 km, 4 à 5 jours. Il dessine un W en remontant trois vallées — Grey, Francés, Ascencio — et concentre tout ce que le parc a de plus spectaculaire. C’est le plus fréquenté, et de loin.
- Le O : la boucle complète autour du massif, entre 110 et 130 km selon le tracé, 7 à 9 jours. Nettement plus sauvage, beaucoup moins de monde, mais une vraie autonomie et un col exposé à passer.
- Le Q : le O prolongé par une approche depuis le sud, autour de 140 km, avec une des plus belles vues d’ensemble sur le massif en ouverture.
J’ai choisi le W en craignant de ne pas avoir le niveau. Avec le recul, aucun regret : j’en ai suffisamment bavé.

Où dormir, et pourquoi il faut réserver très tôt
Voici le point qui a le plus changé depuis mon passage, et celui qui gâche le voyage de ceux qui l’ignorent : le camping sauvage est interdit dans tout le parc, sous peine d’amende et d’expulsion. Chaque nuit doit se passer dans un camping ou un refuge officiel, et chaque nuit doit être réservée avant d’entrer.
Deux opérateurs seulement se partagent les hébergements du parc. L’un gère Paine Grande, Grey, Dickson et Los Perros ; l’autre Torres Central et Norte, Chileno, Cuernos, Francés et Serón. Sur le W, vous dormirez forcément chez l’un ou chez l’autre — et il faut donc souvent réserver sur deux sites différents, pour les mêmes dates.
- Les refuges : des chalets en bois, dortoirs à lits superposés, douches chaudes, repas sur réservation. Confortable à l’échelle du trek, cher à l’échelle du confort réel. Les tarifs varient énormément d’un opérateur à l’autre.
- Les campings avec services : nettement moins chers, à côté des refuges, avec accès aux douches et aux toilettes. Beaucoup proposent des tentes déjà montées avec matelas et sac de couchage : c’est l’option que je conseillerais aujourd’hui, elle allège énormément le sac.
- Le camping avec son propre matériel : le moins cher, mais on porte tout, et sur cinq jours, cela se paie dans les jambes.
Les places partent des mois à l’avance, surtout de décembre à février. Réservez vos nuits avant votre billet d’avion si vous partez en haute saison, pas l’inverse.
Le billet d’entrée
Il s’achète en ligne, au moins vingt-quatre heures avant la visite, et pas à l’entrée du parc. Depuis mai 2026, le système distingue le billet à la journée du billet « 2 jours et plus », valable jusqu’à dix jours consécutifs : c’est celui-ci qu’il vous faut pour le W. Comptez environ 48 500 pesos chiliens pour un adulte étranger. Gardez le justificatif accessible hors ligne, il n’y a pas de réseau partout.
Jour 1 : le catamaran et le glacier Grey
Départ tôt de Puerto Natales, deux heures de bus, puis le catamaran qui traverse le lac Pehoé depuis Pudeto jusqu’au refuge Paine Grande. Dès le pont du bateau, le décor s’impose : une eau turquoise, presque crémeuse, et le massif qui grandit à mesure qu’on avance. On n’a pas encore marché un kilomètre qu’on en prend déjà plein les yeux.
De Paine Grande, onze kilomètres remontent la vallée jusqu’au refuge Grey, en quatre heures environ. Rien de très technique. On fait des pauses pour boire, grignoter, régler les sangles du sac, et l’on repart. La journée était superbe : ciel bleu, pas de vent — un luxe ici. Peu à peu, des blocs de glace apparaissent à la surface du lac. On sait alors qu’on approche.
Au premier mirador, le glacier Grey montre le bout de son nez, et c’est saisissant. Après avoir posé les sacs au refuge, nous sommes reparties vers un second point de vue, atteint au coucher du soleil. C’est là que j’ai compris qu’un glacier, ça vit : un bloc s’est détaché dans un fracas sec, et le silence qui a suivi valait le déplacement à lui seul.

Jour 2 : retour vers Paine Grande
Onze kilomètres à nouveau, sur le même sentier, en sens inverse. Cela peut sembler une perte de temps ; c’est en réalité une des bonnes surprises du trek. La lumière a tourné, le soleil frappe maintenant les pics enneigés de l’autre côté, les icebergs renvoient des reflets qu’on n’avait pas vus la veille. Ce n’est pas le même chemin.
Arrivées à Paine Grande en début d’après-midi, nous sommes montées sur les collines alentour pour photographier le lac Pehoé. Les nuages sont arrivés en moins d’une heure. On nous avait prévenues que le temps changeait vite ici : c’est en dessous de la vérité. Retour au refuge, repas, et un verre avec un groupe de Belges.
Jour 3 : la vallée du Français, la journée qui fait douter
Vingt-deux kilomètres, une journée entière de marche, et une montée sèche de plus de 800 mètres. C’est l’étape reine du W, et celle que j’ai redoutée le plus.
La première partie, de Paine Grande au campement Italiano, se passe bien : terrain roulant, forêt, ponts suspendus. On traverse aussi des versants entiers d’arbres morts, blanchis — ce qui reste de l’incendie parti fin décembre 2011, qui a ravagé près de 17 600 hectares du parc. Dix ans plus tard, la cicatrice est toujours là. Elle avait été allumée par un campeur, et c’est en partie pour cela que les règles sont devenues si strictes.
C’est à l’Italiano que l’on dépose son gros sac pour attaquer la vallée du Français. Et là, ça se corse. Le sentier disparaît, remplacé par de gros blocs de pierre qui indiquent vaguement la direction. Ces pierres sont lisses, donc glissantes : je l’ai appris en tombant, et j’ai hurlé de rage. J’ai pensé faire demi-tour une bonne centaine de fois.
Puis on arrive au premier mirador, et tout s’efface. D’un côté, le glacier du Français et ses corniches de neige, dont des pans entiers se décrochent dans un bruit de tonnerre. De l’autre, les aiguilles des Cuernos dans la lumière rasante. En contrebas, les eaux turquoise du lac Nordenskjöld. On se sent minuscule, et c’est très bien ainsi.
Il reste pourtant à grimper jusqu’au mirador supérieur, presque au-dessus des nuages. On passe des clairières, des torrents, une forêt dense. Arrivée en haut, je n’avais plus un gramme d’énergie — mais la vue à 360 degrés reste, à ce jour, l’un des plus beaux panoramas que j’aie contemplés.
Ensuite il faut redescendre, récupérer les sacs, et marcher encore jusqu’au refuge Cuernos. La pente est raide, ça glisse, les pieds brûlent. J’avançais en mode automatique quand une lumière est apparue au loin, au bord d’une plage de galets. Je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie.
Jour 4 : vers le refuge Chileno
Une douzaine de kilomètres, quatre à cinq heures, une étape dite facile. Elle ne l’est pas quand on a mal partout. Il pleuvait au réveil, puis le ciel s’est dégagé, et l’on a traversé un bois puis de grandes plaines ouvertes.
Le but est le refuge Chileno, blotti dans la vallée de l’Ascencio, le plus proche des tours. Dormir là plutôt qu’en bas change tout : c’est ce qui permet de monter au mirador pour le lever du soleil sans partir au milieu de la nuit. C’est aussi le refuge le plus demandé du parc, donc celui qu’il faut réserver en premier.
Jour 5 : le lever du soleil sur les Torres
Réveil bien avant l’aube, frontale sur la tête, nuit noire. Il reste un peu moins de cinq kilomètres et environ 400 mètres à grimper depuis Chileno, dont un dernier tiers dans un pierrier raide où il faut poser chaque pied. Par endroits, c’est franchement délicat.
Arrivées au mirador, à environ 870 mètres, les premières lueurs se levaient déjà — sur un mur de brouillard. Les tours étaient là, invisibles. J’étais écœurée d’être montée jusque-là pour rien.
Puis, au bout de deux heures dans un froid mordant, les nuages ont commencé à filer. Les trois pics de granit sont apparus l’un après l’autre, avec la lagune verte à leur pied. Insubmersibles et fragiles à la fois. Il y a des matins où l’on se sent la personne la plus chanceuse du monde ; celui-là en était un.
La descente, quatre heures, s’est faite à contre-courant des randonneurs qui montaient. Le corps ne répondait plus, les genoux lâchaient, mais peu importait. Nous nous sommes offert une nuit d’hôtel pour fêter ça, et une terrasse sous un ciel étoilé comme je n’en avais jamais vu.
Ce que j’aurais aimé savoir avant de partir
- Marchez d’ouest en est. Le vent dominant vient de l’ouest : vous l’aurez dans le dos plutôt qu’au visage, il y a davantage de descente que de montée, et l’on garde le plus beau — les tours — pour la fin.
- Prévoyez large sur les horaires annoncés. Les temps affichés sur les cartes sont ceux de marcheurs entraînés, sans pauses photo. Ajoutez systématiquement une heure.
- Le vent est la vraie difficulté, pas le dénivelé. Il peut vous déséquilibrer sur un sentier exposé. Bâtons très utiles.
- Emportez des espèces. Le paiement par carte n’est pas garanti dans les refuges, et il n’y a pas de distributeur dans le parc.
- Ne comptez pas sur le réseau. Téléchargez cartes, billets et réservations avant d’entrer.
- Les guanacos ne sont pas apprivoisés. On en croise des troupeaux entiers dans la steppe, souvent avec les tours en arrière-plan : c’est la photo la plus facile du parc, à condition de garder ses distances.
Quand y aller
La fenêtre praticable va de novembre à mars. Décembre, janvier et février offrent les journées les plus longues et la météo la plus clémente, mais c’est aussi là que le parc est saturé et que les refuges sont complets depuis des mois. Novembre et mars sont mon conseil : moins de monde, des couleurs plus belles en fin de saison, et une disponibilité réelle des hébergements. En contrepartie, certains services ferment plus tôt et le temps est encore plus capricieux.
Quelle que soit la période, partez du principe que vous aurez les quatre saisons dans la même journée. Ce n’est pas une formule : c’est la règle, ici.
Questions fréquentes sur le trek W
Combien de jours faut-il pour le trek W ?
Quatre jours en marchant vite, cinq pour en profiter. La version en cinq jours laisse le temps de monter à la vallée du Français sans courir et d’attendre que les tours se découvrent le dernier matin. C’est celle que je recommande.
Faut-il réserver les refuges à l’avance ?
Oui, et c’est obligatoire : sans réservation d’hébergement, on ne vous laissera pas entrer sur le circuit. En haute saison, les places partent trois à six mois avant. Les réservations passent par les deux opérateurs du parc, qu’il faut souvent combiner.
Combien coûte l’entrée du parc ?
Depuis mai 2026, environ 32 400 pesos chiliens pour une journée et 48 500 pesos pour le billet « 2 jours et plus », valable jusqu’à dix jours consécutifs, pour un adulte étranger. L’achat se fait en ligne au moins vingt-quatre heures à l’avance.
Peut-on camper librement dans le parc ?
Non. Le camping sauvage est interdit partout dans le parc et sanctionné par de lourdes amendes. Toutes les nuits doivent se passer dans un camping ou un refuge officiel, réservé à l’avance.
Faut-il un guide pour faire le W ?
Non. Le sentier est balisé et très fréquenté, et nous l’avons fait sans guide. Un accompagnement reste intéressant si vous voulez comprendre la géologie et la faune du massif, ou si vous visez le circuit O.
Quel niveau physique faut-il vraiment ?
Il faut être capable d’enchaîner quatre à six heures de marche plusieurs jours de suite avec un sac. Ce n’est pas de la haute montagne, il n’y a pas de passage technique, mais la répétition use. Je n’étais pas sportive et j’y suis arrivée — en ayant mal, et en étant fière.
Le mot de la pro du voyage
Si je ne devais garder qu’un conseil de ce trek, ce serait celui-ci : réservez vos nuits avant tout le reste, et prenez le billet « plusieurs jours » plutôt que celui à la journée. Tout le reste s’improvise, cela non.
Et si vous hésitez parce que vous ne vous trouvez pas assez sportive : c’est précisément pour vous que j’ai écrit cet article. Je suis rentrée cassée, avec des genoux qui grinçaient et une confiance en moi que je ne me connaissais pas. Les paysages, on les oublie un peu. Ce qu’ils font de vous, non.
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